three lions

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(12) Robert Filliou
 «COMBATTEZ LA PAUVRETÉ À LA MANIÈRE AMÉRICAINE: TRAVAILLEZ»

 

Il y a de par le monde un très grand nombre de gens qui travaillent dur et restent pauvres. Leur pauvreté résulte-t-elle d'une production nationale insuffisante ou d'une distribution déficiente, ou des deux ? Des milliers de livres ont été écrits sur ce sujet. Il y a aussi une catégorie de gens (les artistes), qui travaillent dur et restent indigents. Mais on écrit très peu à leur sujet. Certes, il est vrai qu'ils ont eux-mêmes choisi le ghetto dans lequel ils vivent. À New York, je suis tombé sur une annonce :

 

COMBATTEZ LA PAUVRETÉ À LA MANIÈRE AMÉRICAINE : TRAVAILLEZ

 

Il faut d'abord se demander si les artistes devraient travailler ou non, c'est-à- dire s'ils devraient avoir un travail d'appoint leur assurant des revenus, leur création artistique étant limitée aux heures de loisir et devenant une sorte d'alternative aux sorties dans les bars ou aux flirts, ou bien une sorte de hobby respectable. Je finirai peut-être par prôner l'intégration de l'artiste dans la société. Problèmes de la recherche et des subventions dans le domaine des arts. Une forme de socialisme où le but avoué serait de transformer chacun en artiste. Se développerait alors un groupe crois-sant d'artistes dont les revenus seraient fonction de leurs besoins et dont les contributions dépendraient de leurs capacités. La technologie serait utilisée pour créer des loisirs et l'art montrerait comment les employer (les consommer). Le jour où toutes les oeuvres d'art n'auront aucune valeur, elles seront toutes belles.Coïncidence ? En ouvrant au hasard La Philosophie dans le Boudoir de Sade, je tombe sur ces phrases : "Je viens offrir de grandes idées : on les écoutera, elles seront réfléchies ; si toutes ne plaisent pas, au moins en restera-t-il quelques-unes ; j'aurais contribué en quelque chose au progrès des lumières, et j'en serai content." (Marquis de Sade : "Français, encore un effort si vous voulez être Républicains".) Spécialisation et compétition dans l'art. Pourquoi les artistes se spécialisent-ils ? Un problème de temps, bien sûr. Un problème de limitation personnelle, d'intérêt et d'aptitude. Mais aussi, chez l'artiste, le désir de préserver l'image qu'il s'est créée, de l'imposer totalement et finalement d'en faire son gagne-pain. En d'autres mots, faire suffisamment de tapage autour de ses oeuvres pour qu'il y ait une demande à satisfaire. La spécialisation dans l'art aboutirait ainsi à mener une vie conforme aux lois du marché. Ici, pas de jugement de valeur. L'artiste, qui travaille seul et se mesure au monde entier, est tellement vulnérable. C'est pourquoi les artistes ont souvent de l'antipathie les uns pour les autres. Chacun sent que toute autre attitude que la sienne peut menacer son statut - finalement ses revenus - et finit par faire de la publicité pour lui-même et du porte-à-porte.

 

Pourtant, puisque nous avons pris à la nature le travail de création, on peut attendre de nous que nous produisions autant de formes qu'elle, qui finalement vivraient côte à côte. Entre autres choses ; un chien est ce qu'un chat n'est pas. Personnellement, je n'éprouve pas ce sentiment de compétition dans l'art. Non seulement j'aime pratiquement tout, quand je suis bien disposé, c'est-à-dire disposé à tout apprécier (si je suis mal disposé, je pense que tout est nul), mais encore je ne ressens même pas de conflit entre art ancien et art moderne. Nous faisons de la création depuis si peu de temps. Pour moi, tout art est contemporain. Concept du temps artistique: tout arrive et arrive en même temps. Concept du temps émotionnel : le temps qu'il faut pour assimiler chaque "leçon de vie" (comme apprendre à ne pas trop parler, ou à comprendre les femmes ou les hommes). Concept du temps intuitif : le temps passe à rebours. Ce que nous considérons comme notre futur est du passé. Nous avons quitté pour toujours ce que nous appelons notre but. Toute vie n'est peut être que le simple vacillement de la lumière provenant d'une planète morte. Nous ne mourrons jamais. Nous sommes déjà morts. Voilà la réalité de la mort. On pourrait trouver une fantastique source d'énergie en étudiant le point de rencontre entre temps réel (qui passe à rebours) et temps apparent (qui va de l'avant). Quel rapport avec l'économie poétique ? Un rapport avec certaines intuitions que les artistes pourraient communiquer, quand ils concentrent toute leur énergie sur les vrais problèmes de l'humanité : la vie, vivre ; la mort, mourir ; la vie après la mort, etc. Indépendamment de tout ceci, je suis convaincu que dans notre quête apparemment insensée à travers les galaxies, nous allons trouver des mondes que seul l'esprit intuitif, non-spécialisé et libre sera capable d'explorer. Oui, il y a une bonne dose de poésie dans l'économie. Mais il y a aussi une bonne dose d'économie dans la poésie. Aucun doute là-dessus. Rendre les oeuvres d'art accessibles au plus grand nombre. Qu'une peinture ou une sculpture décore la maison d'un homme riche est sans intérêt. Il faudrait exposer les oeuvres d'art au niveau de la rue, dans les vitrines des grands magasins par exemple, afin que tout le monde puisse les voir en passant. Les poètes, même quand ils sont publiés, ont un public restreint ou inexistant. Il faudrait publier leurs poèmes dans les journaux et magazines à grand tirage (à l'exception des chansons, qui touchent un large public), les faire aussi passer au cinéma et à la télévision. Mais les industries de l'enregistrement, du film et de la télévision sont de gigantesques complexes commerciaux régis par les lois du marché. Je veux dire que les activités dans ce domaine ne réussissent pas à créer un nouveau mode de vie, un art de vivre. Pourtant, grâce à la télévision les peintures entreposées dans les musées pourraient pénétrer

dans les maisons de tout un chacun, ou du moins dans les principaux lieux publics. Il suffirait de braquer une caméra sur une peinture et de la diffuser en couleurs. La peinture pourrait être changée tous les jours. Bien sûr, l'artiste apporte déjà sa contribution à la société, par le biais de son influence directe ou indirecte sur l'architecture et l'urbanisme, le design industriel, la mode, la mise en page des magazines, la publicité, etc. Mais ces activités obéissent également aux lois du marché capitaliste. Il ne suffit pas de reproduire les valeurs de notre temps. C'est pourquoi j'insiste sur l'Économie poétique, plutôt que l'Économie artistique. Au travers de l'Économie poétique, je vise à un changement des valeurs. L'Économie artistique, aussi intéressante soit-elle, se résumerait finalement à une simple étude de l'Establishment artistique. En fait, il faudrait l'inclure dans l'Économie de la prostitution. Ou non ? J'ai défini l'art comme une forme d'organisation des loisirs. Ce pourrait être une activité à temps plein ou à temps partiel qui entrerait ou non dans le circuit économique normal. Par exemple, le fait de prendre soudainement conscience de ce que chaque moment de la vie est de l'art, n'implique pas que l'on s'engage dans d'autres activités que celles en cours. Mais même ainsi, les priorités changeront et auront des réper-cussions sur le processus économique normal. En règle générale, c'est dans l'étude de l'Économie de la prostitution que j'analyserai les activités artistiques (y compris les miennes) qui participent au circuit économique normal. Ce qui échappe au circuit économique normal, je l'analyserai dans l'Economie poétique. Prenez le sommeil par exemple. Pendant que les gens dorment, ils sont égaux. Pendant environ un tiers de la journée, l'égalité existe. L'art devrait avoir le même effet que le sommeil. Il devrait nous rendre tous égaux. Non pas en nous faisant dormir, quoique se serait une perspective amusante à envisager, mais par une sorte de processus chimique. Il semblerait que l'esprit humain soit trop lent pour comprendre l'universel, trop rapide pour comprendre le particulier et ses propres  mécanismes profonds. Par définition, l'homme est stupide. Certes, cette définition est de moi : avoir un cerveau à la fois trop rapide et trop lent, c'est être stupide. Mais la réalité de cette stupidité est flagrante dans notre entourage et en nous-mêmes. George Brecht, chimiste de formation, me fit un jour remarquer : "Chacun d'entre nous, consciemment ou incon-sciemment, est son propre chimiste et s'efforce d'augmenter ou de réduire la vitesse de son cerveau." L'alcool, l'amour, la religion, les drogues, la propriété sont des formes bien connues de cette chimie personnelle. L'art est une forme de chimie personnelle élaborée au moyen de l'organisation des loisirs. Problèmes des fins et des moyens. Quelles sont les fins de l'Économie poétique ? "Rendre les gens heureux," dit Al Hansen,

"les faire sauter par-dessus un fossé de dix mètres." Quels sont les moyens ? L'innocence, l'imagination, la qualité, l'intégrité. Je parle des valeurs artistiques et non du succès dans l'art. Il se peut que les qualités qui déterminent le succès en art soient à l'opposé des qualités créatives : égoïsme, dureté, vénalité, etc. Je le répète, je ne dis pas que les artistes riches ont une personnalité entièrement négative. Je sais bien que non. Et je ne m'érige pas non plus en exemple simplement parce que je suis pauvre. Je ne suis pas imbu de moi-même. Je dis simplement :

"Essayons de voir si l'innocence et l'imagi-nation - que tous les artistes possèdent à plus ou moins forte dose, selon qu'ils se sont vendus à l'Establishment ou non - peuvent constituer la base sur laquelle échafauder une nouvelle théorie des valeurs et un nouveau modèle économique. En cas d'échec, jetons le système aux orties." Pendant mon dernier voyage aux Etats-Unis (nov. 1966 - mai 1967), j'ai remarqué deux tendances majeures dans les milieux artistiques locaux. D'une part, une tendance vers l'intégration : art et technologie (où scientifiques et artistes collaborent afin de créer de nouvelles formes d'art ; Rauschenberg et Billy Klüver de Bell Lab. en sont des exemples, de même que les multiples de Mass Art, Unlimited). D'autre part, une tendance vers l'aliénation : se marginaliser, vivre dans la rue, ne rien faire, afin de ne pas se laisser corrompre par le processus d'intégration (même si l'on est d'accord pour reconnaître certains aspects positifs de cette évolution). On trouve là un rejet total non seulement de la religion (depuis assez longtemps déjà), mais aussi de l'art qui serait trop lié à l'Establishment. Ces gens-là ne seront jamais des "gens qui ont connu leur heure de gloire". Je pense qu'il est possible d'expliquer ces attitudes contradictoires. Il est temps pour moi de partager mes deux secrets.

Le secret de la création permanente relative et le secret de la création permanente absolue. La consommation d'art est une affaire de goût, un goût que l'on acquiert. Et la production d'art ? Il est certain que beaucoup de gens ne s'intéresseraient pas à l'art s'ils n'en avaient pas entendu parler. Demain, si tout le monde entend parler de la possibilité d'utiliser ses loisirs de manière créative, tout le monde pourra devenir un artiste : un bon-à-rien (en ce sens qu'être assis sous un arbre et regarder le ciel n'est bon à rien) bon-à-tout (la spécialisation et le fait d'être bon à quelque chose étant laissés aux machines). Alors l'art sera vraiment ce que font les artistes, sociologiquement parlant.

 

LE SECRET DE LA CREATION PERMANENTE ABSOLUE

(tel qu'il fut présenté au public du Café au Go-Go, N.Y., 8 février 1965) :

Moi, m'adressant au public : "mon nom est Filliou, donc le titre de mon

poème est :

Le Filliou idéal

C'est un poème-action et je vais le présenter :

ne rien décider

ne rien choisir

ne rien vouloir

ne rien posséder

conscient de soi

pleinement éveillé

TRANQUILLEMENT ASSIS

SANS RIEN FAIRE".

(Puis je me suis assis en tailleur sur la scène, immobile et silencieux.)

 

COMBATTEZ LA PAUVRETÉ À LA MANIÈRE AMÉRICAINE: TRAVAILLEZ

Il y a de par le monde un très grand nombre de gens qui travaillent dur et

restent pauvres. Leur pauvreté résulte-t-elle d'une production nationale ?

 

ROBERT FILLIOU

 

COMBATTEZ LA PAUVRETÉ À LA MANIÈRE AMÉRICAINE: TRAVAILLEZ TEXTE EXTRAIT DE "ENSEIGNER ET APPRENDRE, ARTS VIVANTS PAR ROBERT FILLIOU", PARIS- BRUXELLES, ARCHIVES LEBEER HOSSMANN, 1998. TRADUCTION FRANÇAISE DE "TEACHING AND LEARNING AS PERFORMING ARTS BY ROBERT FILLIOU", KASPER KÖNIG, 1970.

 

(11) Karl Marx

... Bénéfices secondaires du crime ...

Un philosophe produit des idées, un poète des vers, un curé des sermons, un professeur des bouquins, etc. Un criminel produit la criminalité. Mais si les liens entre cette branche soi-disant criminelle de la production et toute l'activité productrice de la société sont examinés de plus près, nous sommes forcés d'abandonner un certain nombre de préjugés. Le criminel produit non seulement la criminalité mais aussi la loi criminelle ; il produit le professeur qui donne des cours au sujet de la loi criminelle et de la criminalité, et même l'inévitable livre de base dans lequel le professeur présente ses idées et qui est une marchandise sur le marché. Il en résulte un accroissement des biens matériels, sans compter le plaisir qu'en retire l'auteur dudit livre. 

De plus, le criminel produit tout l'appareil policier ainsi que de l'administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc., et toutes ces professions différentes, qui constituent autant de catégories dans la division sociale du travail, développent des habiletés diverses au sujet de l'esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire. La torture elle-même a permis l'invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d'honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments. 

Le criminel produit une impression tantôt morale, tantôt tragique, et rend un « service » en piquant au vif les sentiments moraux et esthétiques du publie. Il ne produit pas seulement les livres de droit criminel, la loi criminelle elle-même, et ainsi les législateurs, mais aussi l'art, la littérature, les romans et les drames tragiques dont le thème est la criminalité, tel que Œdipe et Richard III, ou Le Voleur de Schiller, etc. Le criminel interrompt la monotonie et la sécurité de la vie bourgeoise. Il la protège ainsi contre la stagnation et fait émerger cette tension à fleur de peau, cette mobilité de l'esprit sans lesquelles le stimulus de la compétition elle-même serait fort mince. Il donne ainsi une nouvelle impulsion aux forces productrices. Le crime enlève du marché du travail une portion excédentaire de la population, diminue la compétition entre travailleurs, et jusqu'à une certaine limite met un frein à la diminution des salaires, et la guerre contre le crime, de son côté, absorbe une autre partie de cette même population. Le criminel apparaît ainsi comme une de ces « forces équilibrantes » naturelles qui établissent une juste balance et ouvrent la porte à plusieurs occupations soi-disant « utiles ». 

L'influence du criminel sur le développement des forces productrices peut être détaillée. Est-ce que le métier de serrurier aurait atteint un tel degré de perfection s'il n'y avait pas eu de voleurs ? Est-ce que la fabrication des chèques bancaires aurait atteint un tel degré d'excellence s'il n'y avait pas eu d'escrocs ? Est-ce que le microscope aurait pénétré avec autant d'efficacité le monde commercial de tous les jours s'il n'y avait pas eu de faux-monnayeurs ? Le développement de la chimie appliquée n'estil pas dû autant à la falsification des marchandises et aux tentatives pour y remédier, qu'aux efforts productifs honnêtes ? Le crime, par le développement sans fin de nouveaux moyens d'attaquer la propriété, a forcé l'invention de nouveaux moyens de défense, et ses effets productifs sont aussi grands que ceux des grèves par rapport à l'invention des machines industrielles. 

Laissant le domaine du crime privé, y aurait-il un marché mondial, est-ce que les nations même existeraient s'il n'y avait pas eu de crimes nationaux ? L'arbre du mal n'est-il pas aussi l'arbre du savoir depuis le temps d'Adam ? Le jour où le Mal disparaîtra, la Société en serait gâtée, si même elle ne disparaît pas !

Source: Theorien über den mehrwert, vol. I, pp. 385-387, éd. par Karl KAUTSKY, 1905-1910. Traduit par André Normandeau.

 

(10) Carlo Emilio Gadda

....o eu...

…o eu, eu… o mais asqueroso de todos os pronomes!... Os pronomes! São piolhos do pensamento. Quando o pensamento tem piolhos coça-se como todos os que têm piolhos... E então nas unhas... encontram-se os pronomes, os pronomes pessoais...

Carlo Emilio Gadda, La cognizione del dolore

 

(9) Maria Soudaïeva

Slogans

 

POTOMOQ NUMBER D IX

 1 PETITES SOEURS DE L’AUTOMNE, CARBONISEZ TOUT

JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX !

2 SORCIÈRES SORDIDES, CARBONISEZ TOUT

JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX !

3 ORPHELINES NUES, ORPHELINES NON DÉPOUILLÉES, CARBONISEZ TOUT

JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX !

4 INGRID, MYRIAM, RIM, MENEZ LES CHIENS RÊVEURS

À POTOMOQ NUMBER DIX !

5 ERRANTS NOIRS, CARBONISEZ TOUT

JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX,

ET ENSUITE : NITCHEVO !

6 NYMPHES DES VILLES INSOUMISES, CARBONISEZ

POTOMOQ NUMBER DIX !

 

 DE L’AUBE AU C R ÉPUSCULE

 7 À L’AUBE : UNE TERRE IMMENSE, AU CRÉPUSCULE :

UNE BOUSE FUMANTE !

8 NYMPHES AU VISAGE IMMENSE, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE

TERRE IMMENSE ET MER IMMENSE !

9 NYMPHES, INFANTES, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE

FLAMME ET CENDRE !

10 NYMPHES LIVIDES, POUPÉES LIVIDES, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE

HAUT ET BAS !

11 ANNULEZ LA DIVISION ENTRE AUBE ET CRÉPUSCULE !

12 NYMPHES MAFFLUES, DÉFERLEZ !

13 NYMPHES SALES, DÉFERLEZ, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE

LA POULE ABSINTHE ET L’OEUF ABSINTHE !

14 À L’AUBE : UNE TERRE LUMINEUSE, AU CRÉPUSCULE :

UN FEU DE CAMP QUI TREMBLE !

 

 LAMPE GUEUSE

 15 N’ÉCLAIRE PLUS,

BRANDIS LA LAMPE GUEUSE !

16 VA AVEC LES AVEUGLES SUR LA MER IMMENSE,

BRANDIS LA LAMPE GUEUSE !

17 SI LES ANGES SONT SALES,

ALLUME LA LAMPE GUEUSE !

 

 

 

MESURES IMMÉD IATE S

 18 DESTRUCTION IMMÉDIATE DES CHAMBRES GRISÂTRES !

19 ABOLITION IMMÉDIATE DES LOIS GRISES !

20 AUCUNE PAUSE GRISE DANS LES COMBATS AU SOL !

21 NETTOYAGE DES SITES GRANDIOSES !

22 ABOLITION DES HERBES ARCHAÏQUES !

23 DESTRUCTION IMMÉDIATE DES GIROUETTES BOSSUES !

24 DESTRUCTION DES RUCHERS ÉTRANGES !

25 EXTINCTION IMMÉDIATE DES LAMPES BOSSUES !

  

FENÊTRES

 26 MANTES NUES, PRINCESSES NUES,

FABRIQUEZ VOUS-MÊME VOTRE FENÊTRE !

27 MANTES NUES, PRINCESSES À LA BOSSE ÉTRANGE,

FABRIQUEZ VOTRE FENÊTRE

ET OUVREZ-LA !

28 REINES DE L’AILLEURS NU,

ENTREZ PAR VOTRE FENÊTRE !

29 PRINCESSES À LA BOSSE ÉTRANGE,

FABRIQUEZ LA FENÊTRE DU MASSACRE, ENTREZ PAR LA FENÊTRE,

MASSACREZ !

30 APRÈS LA FENÊTRE, FABRIQUEZ LA PORTE !

31 MASSACREZ CENT FOIS DEVANT LA PORTE !

 

 PROTECTION É LOIGNÉE

 32 PROTÉGEZ VASSILISSA, FUYEZ VERS LE TROISIÈME RIVAGE !

33 PROTÉGEZ LES PIRATES, FUYEZ VERS LA BOSSE ÉTRANGE !

34 PROTÉGEZ LES NYMPHES ÉBLOUIES, FUYEZ VERS LA DEUXIÈME OURSE !

35 RENÉGATES ROUGES, FUYEZ JUSQU’À L’OEUF PIRATE ET PROTÉGEZ-LE !

36 PROTÉGEZ LES OEUFS, CASSEZ LES NON-OEUFS !

37 PROTÉGEZ LA PETITE OURSE, FUYEZ JUSQU’À L’OEUF ARCHAÏQUE ET MANGEZ-LE !

38 DEHORS, ASSASSIN PÂLE ! VA HABITER LES DÉCHETS DE TES RÊVES !

39 DEHORS, ASSASSIN PÂLE ! VA RÔDER DANS LES BOUSES DE TES RÊVES !

40 RENÉGATES OLMÈS, EMMÊLEZ-VOUS DANS LES HERBES ET DORMEZ !

41 PROTÈGE LES NYMPHES JAUNES, FUIS VERS LES HERBES CRUES, EMMÊLE-TOI !

  

DANS LES R É S I N E S

 42 DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES VOYAGEUSE !

43 DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES ORIENT NOIR !

44 DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES ABRAHAM VORIAGUINE !

45 DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES MIRAGE !

46 SILENCE NOCTURNE AVANT LE VOYAGE ET RIEN D’AUTRE !

47 SILENCE NOCTURNE AVANT LE RAVAGE ET RIEN D’AUTRE !

48 RAVAGE, BRISE, ENTRE DANS LES RÉSINES, ÉTEINS-TOI !

49 FUMÉES NOIRES, PLUIES NOIRES, SILENCE NOIR, ET ENSUITE : NITCHEVO !

50 DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES SILENCE FINAL !

  

BANQUI S E

 51 AVANCE À PAS DE LOUVE JUSQU’À L’ÉTOILE BANQUISE !

52 TA MAIN GAUCHE S’APPELLE BANQUISE, TRAHIS TA MAIN !

53 TON COEUR AUSSI S’APPELLE BANQUISE !

54 N’ATTENDS RIEN JUSQU’À LA BANQUISE, ET ENSUITE : NITCHEVO !

55 RÉALISATION IMMÉDIATE DU CENT DOUZIÈME RÊVE !

56 SOLDAT, NE SORS PAS DU RÊVE CENT DOUZE,

NE RÉSISTE PAS AUX REINES, NAVIGUE À VUE !

57 DEPUIS LE RÊVE CENT DOUZE, TA MAIN S’APPELLE BANQUISE !

58 ACCOMPAGNE LES REINES EN FEU, MÊME LE FEU S’APPELLE BANQUISE !

59 N’ATTENDS RIEN DEVANT LES REINES EN FEU, NE RÉSISTE PAS, TROUVE TA MAIN, COMPTE

JUSQU’À CENT DOUZE !

60 À L’ÉTOILE BANQUISE, BIENTÔT FINISSENT LES MAUVAIS JOURS !

 

VERS L’UNI T É

 61 HUIT CONTINENTS, UNE SEULE MER DE FEU !

62 HUIT CIELS NOIRS, UNE SEULE GRANDE-NICHÉE !

63 HUIT SOURCES DE BRUIT, UN SEUL SILENCE IMMENSE !

64 ONZE LANGUES SORDIDES, UN SEUL LANGAGE ÉTRANGE !

  

LE S YEUX ÉTRANGES

 65 ARAGNE GRISE, D’ABORD DISPERSE TES YEUX DORÉS ÉTRANGES,

ET ENSUITE : RIEN !

66 MOUETTE CHEVÊCHE, D’ABORD CALFEUTRE TES YEUX D’AMBRE ÉTRANGE,

ET ENSUITE : NITCHEVO !

67 INGRID, VASSILISSA, PROTÉGEZ D’ABORD VOS YEUX D’AMBRE,

ET ENSUITE : RIEN !

68 TUEUSE DES ARAGNES GRISES, FERME LEURS YEUX DORÉS ÉTRANGES,

ET ENSUITE : NITCHEVO !

69 ORPHELINE DES HORDES ÉTRANGES, OUVRE TES YEUX ÉTRANGES,

ET ENSUITE : OUBLIE TOUT !

 

F I N NOIRE

 

70 AUCUNE TERRE À L’HORIZON !

71 PLUS UN HABITANT DERRIÈRE TOI !

72 APRÈS TON PASSAGE, MÊME LE VENT NE HURLE PLUS !

73 DERRIÈRE TOI, UN ROYAUME NOIR SANS REINE AUCUNE !

74 APRÈS TOI, MÊME LA POUSSIÈRE PEINE À VOLER !

75 NE TE RETOURNE PAS SUR L’OBSCURE HORREUR, AVANCE VERS TA FIN NOIRE !

76 NE REGARDE PLUS LES CENDRES, AUCUNE PITIÉ, AVANCE VERS TA FIN NOIRE !

77 APRÈS TOI, RIEN, VA SANS PITIÉ VERS TA FIN NOIRE !

78 OUBLIE LES LANGAGES ÉTRANGES, NE REPRODUIS QUE LE SILENCE !

79 IMMOBILISE-TOI DANS TA FIN NOIRE !

80 TÂTONNE JUSQU’AU NON-LANGAGE, ATTENDS LA FIN !

81 DERRIÈRE TOI UN ROYAUME NOIR SANS REINE AUCUNE, DEVANT TOI : RIEN !

82 TÂTONNE, PÉTRIFIE-TOI, RIEN D’AUTRE !

83 PLUS AUCUNE TERRE D’ACCUEIL, PÉTRIFIE-TOI DANS TA FIN NOIRE !

 

 

(8) Georges Perec

Où l'on saura plus tard qu'ici s'inaugurait la Damnation

Trois cardinaux, un rabbin, un amiral franc-maçon, un trio d'insignifiants politicards soumis au bon plaisir d'un trust anglo-saxon, ont fait savoir à la population par radio, puis par placards, qu'on risquait la mort par inanition. On crut d'abord à un faux bruit. Il s'agissait, disait-on, d'intoxication. Mais l'opinion suivit. Chacun s'arma d'un fort gourdin. "Nous voulons du pain ", criait la population, conspuant patrons, nantis, pouvoirs publics. Ça complotait, ça conspirait partout. Un flic n'osait plus sortir la nuit.
A Mâcon, on attaqua un local administratif. A Rocamadour, on pilla un stock : on y trouva du thon, du lait, du chocolat par kilos, du maïs par quintaux, mais tout avait l'air pourri. A Nancy, on guillotina sur un rond-point vingt-six magistrats d'un coup, puis on brûla un journal du soir qu'on accusait d'avoir pris parti pour l'administration. Partout on prit d'assaut docks, hangars ou magasins.
Plus tard, on s'attaqua aux Nords-Africains, aux Noirs, aux juifs. On fit un pogrom à Drancy, à Livry-Gargan, à Saint-Paul, à Villacoublay, à Clignancourt. Puis on massacra d'obscurs trouffions, par plaisir. On cracha sur un sacristain qui, sur un trottoir, donnait l'absolution à un commandant C.R.S. qu'un loustic avait raccourci d'un adroit coup d'yatagan.
On tuait son frangin pour un saucisson, son cousin pour un bâtard, son voisin pour un croûton, un quidam pour un quignon.
Dans la nuit du lundi au mardi 6 avril, on compta vingt-cinq assauts au plastic. L'aviation bombarda la Tour d'Orly. L'Nhambra brûlait, l'Institut fumait, l'Hôpital Saint-Louis flambait.
Du parc Montsouris à la Nation, il n'y avait plus un mur d'aplomb.
Au Palais-Bourbon, l'opposition criblait d'insultants lazzi, d'infamants brocards, d'avilissants jurons, un pouvoir qui s'offusquait sous l'affront, mais s'obstinait, blafard, à amoindrir la situation.
Mais tandis qu'au Quai d'Orsay on assassinait vingt-trois plantons, à Latour-Maubourg, on lapidait un consul hollandais qu'on avait surpris volant un anchois dans un baril. Mais tandis qu'à Wagram on battait jusqu'au sang un marquis à talons nacarat qui trouvait d'un mauvais goût qu'on pût avoir faim alors qu'un moribond lui suppliait un sou, à Raspail, un grand Viking au poil blond qui montait un canasson pinçard au poitrail sanglant, tirait à l'arc sur tout individu dont l'air l'incommodait.
Un caporal, qu'affolait soudain la faim, volait un bazooka puis flinguait tout son bataillon, du commandant aux soldats ; promu aussitôt Grand Amiral par la vox populi, il tombait, un instant plus tard, sous l'incisif surin d'un adjudant jaloux.
Un mauvais plaisant, pris d'hallucinations, arrosa au napalm un bon quart du Faubourg Saint-Martin. A Lyon, on abattit au moins un million d'habitants ; la plupart souffrait du scorbut ou du typhus.
Pour un motif inconnu, un commis municipal aux trois quarts idiot consigna bars, bistrots, billards, dancings. Alors la soif fit son apparition.
Par surcroît, Mai fut brûlant : un autobus flamba tout à coup ; l'insolation frappait trois passants sur cinq.
Un champion d'aviron grimpa sur un pavois, galvanisant un instant la population. Il fut fait roi illico. On l'invita à choisir un surnom sonnant ; il aurait voulu Attila III ; on lui imposa Fantomas XVIII. Il n'aimait pas. On l'assomma à la main. On nomIna Fantômas XXIII un couillon à qui l'on offrit un gibus, un grand cordon, un stick d'acajou à cabochon d'or. On l'accompagna au Palais-Royal dans un palanquin. Il n'y arriva jamais : un gai luron, criant "Mort au Tyran ! A moi, Ravaillac ! " l'ouvrit au rasoir. On l'inhuma dans un columbarium qu'un commando d'ahuris profana huit jours durant sans trop savoir pourquoi.
Plus tard, on vit surgir un roi franc, un hospodar, un maharadjah, trois Romulus, huit Alaric, six Ataturk, huit Mata-Hari, un Gaius Gracchus, un Fabius Maximus Rullianus, un Danton, un Saint-Just, un Pompidou, un Johnson (Lyndon B.), pas mal d'Adolf, trois Mussolini, cinq Caroli Magni, un Washington, un Othon à qui aussitôt s'opposa un Habsbourg, un Timour Ling qui, sans aucun concours, trucida dix-huit Pasionaria, vingt Mao, vingt-huit Marx (un Chico, trois Karl, six Groucho, dix-huit Harpo).
Au noir du salut public, un Marat proscrivit tout bain, mais un Charlot Corday l'assassina dans son tub.
Ainsi consomma-t-on la liquidation du pouvoir : trois jours plus tard, un tank tirait du quai d'Anjou sur la Tour Sully-Morland dont l'administration avait fait son bastion final ; un adjoint municipal monta jusqu'aux toits ; il apparut, agitant un fanion blanc, puis annonça au micro l'abdication sans condition du Pouvoir Public, ajoutant aussitôt qu'il offrait, quant à lui, son loyal concours pour garantir la paix. Mais son sursaut fut vain car, sourd à son imploration, l'imposant char d'assaut, sans sommation ni ultimatum, rasa jusqu'aux fondations la Tour. Quant au soi-disant dispositif martial qu'on instaura sous l'instigation d'un grand nigaud à qui la garnison avait imparti tout pouvoir, il fut d'autant plus vain qu'il aggrava la situation.
Alors ça tourna mal. On vous zigouillait pour un oui ou pour un non. On disait bonjour puis l'on succombait. On donnait assaut aux autobus, aux corbillards, aux fourgons postaux, aux wagons-lits, aux taxis, aux victorias, aux landaux.
On s'acharna sur un hôpital, on donna du knout à un agonisant qui s'accrochait à son grabat, on tira à bout portant sur un manchot rhumatisant.
On crucifia au moins trois faux Christ. On noya dans l'alcool un pochard, dans du formol un potard, dans du gas-oil un motard.
On s'attaquait aux bambins qu'on faisait bouillir dans un chaudron, aux savoyards qu'on brulait vifs, aux avocats qu'on donnait aux lions, aux franciscains qu'on saignait à blanc, aux dactylos qu'on gazait, aux mitrons qu'on asphyxiait, aux clowns, aux garçons, aux putains, aux bougnats, aux typos, aux tambours, aux syndics, aux Mussipontins, aux paysans, aux marins, aux milords, aux blousons noirs, aux cyrards.
On pillait, on violait, on mutilait. Mais il y avait pis : on avilissait, on trahissait, on dissimulait. Nul n'avait plus jamais un air confiant vis-à-vis d'autrui : chacun haïssait son prochain.

(in La Disparition)

 

 

(7) Ambrose Bierce
 

HYPOCRITE, n. One who, professing virtues that he does not respect, secures the advantage of seeming to be what he depises.

(in The Devil's Dictionary)

 

(6) Villiers de L'Isle Adam

 




LA MACHINE À GLOIRE

 

ÀM. Stéphane Mallarmé .
Sic itur ad astra!...

 

Quels chuchotements de toutes parts !... Quelle animation mêlée d'une sorte de contrainte, sur les visages! De quoi s'agit-il ?

Il s'agit... ah ! d'une nouvelle sans pareille dans les annales récentes de l'Humanité.

Il s'agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, de l'ingénieur Bathybius Bottom !

La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre de l'autre côté des mers), comme au nom du docteur Grave et de quelques autres inventeurs, véritables apôtres de l'Utile. Qu'on juge si nous exagérons le tribut d'admiration, de stupeur et de gratitude qui lui est dû ! Le rendement de sa machine, c'est la GLOIRE ! Elle produit de la gloire comme un rosier des roses! -- L'appareil de l'éminent physicien fabrique la Gloire.

Elle en fournit. Elle en fait naître, d'une façon organique et inévitable. Elle vous en couvre! n'en voulût-on pas avoir: l'on veut s'enfuir, et cela vous poursuit .

Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces personnes de l'un ou de l'autre sexe dites Auteurs dramatiques, qui, privées à leur naissance (par une fatalité inconcevable!) de cette faculté, désormais insignifiante, que les derniers littérateurs s'obstinent encore à flétrir du nom de Génie, sont néanmoins jalouses de s'offrir, contre espèces les myrtes d'un Shakespeare, les acanthes d'un Scribe, les palmes d'un Goethe et les lauriers d'un Molière. Quel homme, ce Bottom! Jugeons-en par l'analyse, par la froide analyse de son procédé,--au double point de vue abstrait et concret.

Trois questions se dressent a priori:

1º. Qu'est-ce que la Gloire?

2º. Entre une machine (moyen physique) et la Gloire (but intellectuel) peut-il être déterminé un point commun formant leur unité ?

3º. Quel est ce moyen terme ?

Ces questions résolues, nous passerons à la description du Mécanisme sublime qui les enveloppe d'une solution définitive.

Commençons.

1º. Qu'est-ce que la Gloire?

Si vous adressez pareille question à l'un de ces plaisantins faisant la parade sur quelque tréteau de journal et versé dans l'art de tourner en dérision les traditions les plus sacrées, sans doute il vous répondra quelque chose comme ceci:

" Une Machine à Gloire, dites-vous?... Au fait, il y a bien une machine à vapeur?--et la gloire, elle-même, est-elle autre chose qu'une vapeur légère?-- qu'une... sorte de fumée?... qu'une... "

Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable jeannin, dont les paroles ne sont qu'un bruit de la langue contre la voûte palatale.

Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l'allocution qui s'échappera de son noble gosier:

" La Gloire est le resplendissement d'un nom dans la mémoire des hommes. Pour se rendre compte de la nature de la gloire littéraire, il faut prendre un exemple.

" Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs sont assemblés dans une salle. Si vous prononcez, par hasard devant eux le nom de SCRIBE (prenons celui-là), l'impression électrisante que leur causera ce nom peut, d'avance être traduite par la série d'exclamations suivante (car tout le monde actuel connaît son SCRIBE):

" " Cerveau compliqué ! Génie séduisant!--Fécond dramaturge--Ah ! oui, l'auteur de L'Honneur et l'Argent ?... Il a fait sourire nos pères !

"--SCRIBE ?--Uïtt ! ... Peste ! ! ! Oh ! oh !

"--Mais!... Sachant tourner le couplet!--Profond, sous un aspect riant ! ... En voilà un qui laissait dire ! Une plume autorisée, celle-là!--Grand homme, il a gagné son pesant d'or !

"--Et rompu aux ficelles du Théâtre ! etc.--"

" Bien.

" Si vous prononcez, ensuite, le nom de l'un de ses confrères de... MILTON, par exemple, il y a lieu d'espérer que 1deg., sur les deux cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n'auront, certes, jamais parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2deg., que le Grand-Architecte de l'Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres s'imagineront l'avoir lu, puisque, selon nous, il n'y a pas, sur le globe terraqué, plus d'un cent d'individus par siècle (et encore !) capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à moutarde.

" Cependant, au nom de MILTON, il s'éveillera, dans l'entendement des auditeurs, à la minute même l'inévitable arrière-pensée d'une œuvre beaucoup MOINS intéressant, au point de vue positif, que celle de SCRIBE--Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle que, tout en accordant plus d'estime pratique à SCRIBE, l'idée de tout parallèle entre MILTON et ce dernier semblera (d'instinct et malgré tout) comme l'idée d'un parallèle entre un sceptre et une paire de pantoufles, quelque pauvre qu'ait été MILTON, quelque argent qu'ait gagné SCRIBE, quelque inconnu que soit longtemps demeuré MILTON, quelque universellement notoire que soit, déjà, SCRIBE. En un mot, l'impression que laissent les vers, même inconnus, de MILTON étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici, pour les auditeurs, comme s'ils avaient lu MILTON. En effet, la Littérature proprement dite n'existant Pas plus que l'Espace pur, ce que l'on se rappelle d'un grand poète, c'est l'Impression dite de sublimité qu'il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l'œuvre elle- même, et cette impression, sous le voile des langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène est formellement constaté à propos d'une œuvre, le résultat de la constatation s'appelle LA GLOIRE ! "

Voilà ce qu'en résumé répondra notre poète; nous pouvons l'affirmer d'avance, même au tiers état,--ayant interrogé des gens qui se sont mis dans la Poésie.

Eh bien! nous n'hésiterons pas à répondre, nous, et pour conclure, que cette phraséologie, où perce une vanité monstrueuse, est aussi vide que le genre de gloire qu'elle préconise! --L'impression?--Qu'est-ce que c'est que ça?-- Sommes-nous des dupes ?... Il s'agit d'examiner, avec une simplicité sincère et par nous-mêmes, ce qu'est la Gloire!-- Nous voulons faire l'essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient de nous parler, personne, parmi les gens honorables et vraiment sérieux, ne se soucierait de l'acquérir, ni même de la supporter! lui offrît-on d'être rétribué pour cela!--Nous l'espérons, du moins, pour la société moderne.

Nous vivons dans un siècle de progrès où, -- pour employer, précisément, l'expression d'un poète (le grand Boileau),--un chat est un CHAT .

En conséquence, et forts de l'expérience universelle du Théâtre moderne, nous prétendons, nous, que la Gloire se traduit par des signes et des manifestations sensibles pour tout le monde ! Et non par des discours creux, plus ou moins solennellement prononcés. Nous sommes de ceux qui n'oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que tonneau plein.

Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus une œuvre dramatique secoue la torpeur publique, provoque d'enthousiasmes, enlève d'applaudissements et fait de bruit autour d'elle, plus les lauriers et les myrtes l'environnent, plus elle fait répandre de larmes et pousser d'éclats de rire, plus elle exerce--pour ainsi dire, de force--, une action sur la foule, plus elle s'impose, enfin,--plus elle réunit, par cela même, les symptômes ordinaires du chef-d'œuvre et plus elle mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela serait nier l'évidence. Il ne s'agit pas ici d'ergoter, mais de se baser sur des faits et des choses stables, nous en appelons à la conscience du Public, lequel, Dieu merci ! ne se paye plus de mots ni de phrases. Et nous sommes sûr qu'il est ici, de notre avis.

Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les deux termes (en apparence incompatibles) de ce problème (de prime abord insoluble): Une pure machine proposée comme moyen d'atteindre, infailliblement, un but purement intellectuel

OUI ! ...

L'Humanité (il faut l'avouer), antérieurement à l'absolue découverte du baron, avait, même, déjà trouvé quelque chose d'approchant: mais c'était un moyen terme à l'état rudimentaire et dérisoire: c'était l'enfance de l'art! le balbutiement!--Ce moyen terme était ce qu'on appelle encore de nos jours, en termes de théâtre, la " Claque ".

En effet, la Claque est une machine faite avec de l'humanité, et, par conséquent, perfectible. Toute gloire a sa claque c'est-à-dire son ombre, son côté de supercherie, de mécanisme et de néant (car le Néant est l'origine de toutes choses), que l'on pourrait nommer, en général, l'entregent, l'intrigue, le savoir-faire, la Réclame.

La Claque théâtrale n'en est qu'une subdivision. Et lorsque l'illustre chef de service du théâtre de la Porte-Saint-Martin le jour d'une première représentation a dit à son directeur inquiet: " Tant qu'il restera dans la salle un de ces gredins de payants, je ne réponds de rien ! " il a prouvé qu'il comprenait la confection de la Gloire !--Il a prononcé des paroles véritablement immortelles ! Et sa phrase frappe comme un trait de lumière.

Ô miracle!... C'est sur la Claque,--c'est sur elle, disons nous, et pas sur autre chose--, que Bottom a puissamment abaissé son coup d'œil d'aigle! Car le véritable grand homme n'exclut rien: il se sert de tout en dépassant le reste.

Oui! le baron l'a régénérée, sinon innovée, et il la fera, enfin, sanctionner, pour nous couvrir de l'expression même des journaux.

Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré les mystères, les ressources infinies, les abîmes d'ingéniosité de ce Protée, de cette hydre, de ce Briarée qu'on appelle la CLAQUE ?

Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, pourront trouver à propos de nous objecter que: 1deg. la Claque dégoûte les auteurs; 2deg. qu'elle ennuie le Public; 3deg. qu'elle tombe en désuétude.--Nous allons, simplement, leur prouver, à l'instant même, que, si elles nous disent des choses pareilles, elles auront perdu une occasion de se taire qu'elles ne retrouveront peut-être jamais.

1deg. Un auteur dégoûté de la Claque?... D'abord, où est-il cet homme-là? Comme si chaque auteur, le jour d'une première, ne renforçait pas encore la Claque avec ses amis, autant qu'il le peut, en leur recommandant de " soigner le succès ". Ce à quoi les amis tout fiers de cette complicité (mon Dieu ! bien innocente), répondent invariablement, en clignant de l'œil et en montrant leurs bonnes grosses mains franches: " Comptez sur nos battoirs. "

2º. Le Public ennuyé de la Claque?...--Oui: et de bien d'autres choses qu'il supporte, cependant! N'est-il pas destiné au perpétuel ennui de tout et de lui-même ? La preuve en est sa présence même au Théâtre. Il n'est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour essayer de se fuir lui- même! De sorte que dire cela, c'est, au fond, ne rien dire. Qu'est-ce que cela fait à la Claque que le Public en soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu'elle est nécessaire, " au moins pour les comédiens ". Passons.

3º. La Claque est tombée en désuétude?--Simple question: Quand donc fut-elle jamais plus florissante?--Faut-il forcer le rire ? Aux passages qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend, tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d'un rire étouffé et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par l'ivresse d'une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, parfois, pour faire partir toute une salle. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni s'être laissé " entraîner " par personne, on avoue que la pièce est drôle et qu'on s'y est amusé: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce bruit coûte à peine un napoléon.--(La Claque.)

S'agit-il de pousser jusqu'à l'ovation quelque murmure approbatif échappé, par malheur, au public?--Rome est toujours là. Il y a le " Oua-Ouaou ".

Le Oua-Ouaou, c'est le bravo poussé au paroxysme, c'est un abréviatif arraché par l'enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien " bravo " que le cri guttural Oua-Ouaou. Cela commence, tout doucement, par le mot bravo lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis cela s'enfle, devient brao, puis grossit de tout le public trépignant et enlevé jusqu'au cri définitif de " Bra-oua-ouaou "; ce qui est presque l'aboiement. C'est là l'ovation. Coût: trois pièces d'or de la valeur de vingt francs chacune...--(Encore la Claque !)

S'agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de distraire sa colère ? Le Monsieur au bouquet se présente. Voici ce que c'est. Au milieu d'une tirade fastidieuse que récite la jeune première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l'œil, se penche en avant d'une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se préoccuper du silence général ni de la tirade qu'il interrompt. Cette manœuvre a pour but de compromettre l'honneur de la comédienne, de faire sourire le Public toujours avide de l'Égrillard!... Le Public en effet, cligne de l'œil. On indique la chose à son voisin en se prétendant " au courant "; on regarde, alternativement, le monsieur et l'actrice: on jouit de l'embarras de la jeune femme. Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l'incident, de la stupidité de la pièce. Et l'on accourt, derechef, au théâtre, dans l'espoir d'une confirmation de l'événement.--Somme toute: demi-succès pour l'auteur.--Coût: quelque trente francs, non compris les fleurs.--(Toujours la Claque.)

En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les ressources d'une Claque bien organisée?--Mentionnons, toutefois, pour les pièces dites " corsées " et les drames à émotions, les Cris de femmes effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend après les autres (un écu de six livres)--les Grincements de tabatières aux généreuses profondeurs desquelles l'homme ému a recours, les Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels Larmes silencieuses, Menaces, Rappels avec Hurlements en sus, Marques d'approbation, Opinions émises, Couronnes Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques d'épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions (l'Art pour l'Art, la Forme et l'Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le spectateur finirait par s'imaginer qu'il fait, lui-même, partie de la Claque, à son insu (ce qui est d'ailleurs, l'absolue et incontestable vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard.

Le dernier mot de l'Art est proféré lorsque la Claque en personne crie: " À bas la Claque ! ... " puis finit par avoir l'air d'être entraînée elle-même et applaudit à la fin de la pièce comme si elle était le Public réel et comme si les rôles étaient intervertis, c'est elle, alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des restrictions.

Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu du public, la Claque est la constatation officielle, le symbole avoué de l'incapacité où se trouve la foule de discerner par elle-même, la valeur de ce qu'elle entend. Bref la Claque est, à la Gloire dramatique, ce que les Pleureuses étaient à la Douleur.

Maintenant, c'est le cas de s'écrier, avec le magicien des Mille et Une Nuits: " Qui veut changer les vieilles lampes 590 pour des neuves ? " Il s'agissait de trouver une machine qui fût à la Claque ce que le chemin de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique de ces conditions de versatilités et d'aléas dont elle relève quelquefois. Il s'agissait, -- d'aborda, de remplacer les côtés imparfaits, éventuels, hasardeux, de la Claque simplement humaine et de les perfectionner par l'absolue certitude du pur Mécanisme;--ensuite, et c'était, ici, la grosse difficulté! de découvrir (en l'y réveillant à coup sûr) dans l'ÂME publique le sentiment grâce auquel les manifestations de gloire brute de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées et ratifiées comme moralement valables par l'Esprit même de la Majorité. Là, seulement, était le moyen terme.

Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron Bottom n'a point reculé devant ce mot (qui devrait être, une bonne fois, rayé du dictionnaire), et désormais, avec sa Machine, l'acteur n'eût-il pas plus de mémoire qu'un linot, l'auteur fût-il l'Hébétude en personne et le spectateur fût-il sourd comme un pot ce sera un véritable triomphe !

À proprement parier, la Machine c'est la salle elle-même. Elle y est adaptée. Elle en fait partie constitutive. Elle y est répandue, de telle sorte que toute œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant, un chef-d'œuvre. L'économie d'une salle telle qu'on la conçoit, d'après celle des théâtres actuels, est sensiblement modifiée. Le grand ingénieur traite à forfait, se charge de toutes les avances de transformation et défalque sur les droits des auteurs, à dix pour cent de rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et sociétés en commandite établies à New York, à Barcelone et à Vienne.)

Le coût de la Machine, pour son adaptation à une salle moyenne, n'est pas très dispendieux; il n'y a que les premiers frais d'assez importants, l'entretien d'un appareil bien conditionné n'étant pas onéreux. Les détails mécaniques, les moyens employés sont simples comme tout ce qui est vraiment beau. C'est la naïveté du génie. On croit rêver. On n'ose pas comprendre! On en mord le bout de son index en baissant les yeux avec coquetterie. -- Ainsi, les petits amours dorés et roses des balcons, les cariatides des avant- scènes, etc., sont multipliés et sculptés presque partout. C'est à leurs bouches, précisément, orifices de phonographes, que sont placés les petits trous à soufflets qui, mus par l'électricité, profèrent soit les Oua-Ouaou, soit les Cris, les " À la porte, la cabale ! " les Rires, les Sanglots, les Bis, les Discussions, Principes, Bruits de tabatières, etc., et tous les Bruits publics PERFECTIONNÉS. Les Principes, surtout, dit Bottom, sont garantis.

Ici la Machine se complique insensiblement, et la conception devient de plus en plus profonde; Les tuyaux de gaz à lumière sont alternés d'autres tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores . Les balcons sont machinés, à l'intérieur ils renferment d'invisibles poings en métal -- destinés à réveiller, au besoin, le Public--et nantis de bouquets et de couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de myrtes et de lauriers, avec le nom de l'Auteur écrit en lettres d'or Sous chacun des sièges, fauteuils d'orchestre et de balcon, désormais adhérents aux parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement) une paire de mains très belles, en bois de chêne, construites d'après les planches de Desbarolles sculptées à l'emporte-pièce et recouvertes de gants en double cuir de veau-paille pour compléter l'illusion. Il serait superflu d'en indiquer la fonction, ici. Ces mains sont scrupuleusement modelées sur le fac-similé des patrons les plus célèbres, afin que la qualité des applaudissements en soit meilleure. Ainsi, les mains de Napoléon, de Marie-Louise, de Mme de Sévigné, de Shakespeare, de Du Terrail, de Goethe, de Chapelain et du Dante, décalquées sur les dessins des premiers ouvrages de chiromancie, ont été choisies, de préférence, comme étalons et types généraux à confier au tourneur.

Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer), des talons en caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous, sont dissimulés dans les pieds mêmes de chaque siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont destinés à frapper, alternativement et rapidement, le plancher dans les ovations, rappels et trépignements. À la moindre interruption du courant des électroaimants, la secousse mettra tout en branle avec un ensemble tel--que jamais, de mémoire de Claque, on n'aura rien entendu de pareil; cela croulera d'applaudisements! Et la Machine est si puissante qu'au besoin elle pourrait faire crouler, littéralement, la salle elle-même. L'auteur serait enseveli dans son triomphe, pareil au jeune captal de Buch après l'assaut de Ravenne et que pleurèrent toutes les femmes. C'est un tonnerre, une salve, une apothéose d'acclamations de cris, de bravi, d'opinions, de Oua-Ouaou, de bruits de tout genre, même inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations, d'idées et de gloire, éclatant de tous les côtés à la fois, aux passages les plus fastidieux ou les plus beaux de la pièce, sans distinction. Il n'y a plus d'aléas possibles.

Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique indéniable qui sanctionne ce tapage et lui donne la valeur absolue ce phénomène est la justification de la Machine-à-Gloire, qui sans lui serait presque une mystification.--Le voici: c'est là le grand point,le trait hors ligne, l'éclair éblouissant et génial de l'invention de Bottom.

Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir l'idée de ce génie, que les particuliers n'aiment pas à fronder l'Opinion publique. Le propre de chacune de leurs âmes est d'être convaincue, quand même, de cet axiome, dès le berceau: " Cet homme RÉUSSIT: donc, en dépit des sots et des envieux c'est un esprit glorieux et capable. Imitons-le si nous le pouvons, et soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour n'avoir pas l'air d'un imbécile. "

Voilà le raisonnement caché, n'est-il pas vrai, dans l'atmosphère même de la salle.

Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons suffit, aujourd'hui, pour amener les résultats d'entraînement que nous avons signalés, que sera-ce avec la Machine, étant donné ce sentiment général?--Le Public les subissant déjà, tout en se sachant fort bien la dupe de cette machine humaine, la Claque les éprouvera, ici, d'autant mieux qu'ils lui seront inspirés, cette fois, par une VRAIE machine: --l'Esprit du siècle, ne l'oublions pas, est aux machines.

Le spectateur, donc, si froid qu'il puisse être, en entendant ce qui se passe autour de lui, se laisse bien facilement enlever par l'enthousiasme général. C'est la force des choses. Bientôt le voici qui applaudit à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme toujours, de l'avis de la Majorité. Et il ferait, alors, plus de bruit que la Machine elle-même, s'il le pouvait, de crainte de se faire remarquer.

De sorte--et voilà la solution du problème: un moyen physique réalisant un but intellectuel -- que le succès devient une réalité!... que la GLOIRE passe véritablement dans la salle ! Et que le côté illusoire de l'Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant, positivement, dans le resplendissement du Vrai !

Si la pièce était d'un simple agota, ou de quelque cuistre tellement baveux que l'audition, même d'une seule scène, en fût impossible,--pour parer à tout aléa les applaudissements ne cesseraient pas du lever à la chute du rideau.

Pas de résistance possible ! Au besoin, des fauteuils seraient ménagés pour les poètes avérés et convaincus de génie, pour les récalcitrants, en un mot, et la Cabale: la pile, en envoyant son étincelle dans les bras des fauteuils suspects, ferait applaudir de force leurs habitants. L'on dirait: " Il paraît que c'est bien beau puisque Eux-mêmes sont OBLIGÉS d'applaudir ! "

Inutile d'ajouter que si ceux-là faisaient jamais (grâce à l'intempestive intervention,--il faut tout prévoir,--de quelques chefs d'État malavisés) représenter aussi leurs "ouvrages ", sans coupures, collaborateurs éclairés ni immixtions directoriales,--la Machine, par une rétroversion due à l'inépuisable et vraiment providentielle invention de Bottom, saurait venger les honnêtes gens. C'est-à-dire qu'au lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait, brairait, sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et conspuerait tellement la " pièce ", qu'il serait impossible d'en distinguer un traître mot ! Jamais, depuis la fameuse soirée du Tannhäuser à l'Opéra de Paris, on n'aurait entendu chose pareille. De cette façon, la bonne foi des personnes bien et surtout de la Bourgeoisie ne serait pas surprise, comme il arrive, hélas! trop souvent. L'éveil serait donné, tout de suite,--comme jadis, au Capitole, lors de l'attaque des Gaulois.—Vingt Andréides ** sortis des ateliers d'Edison, à figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette choisie à la boutonnière, sont d'attache à la Machine: en cas d'absence ou d'indisposition de leurs modèles, on les distribuerait dans les loges, avec des attitudes de mépris profond qui donneraient le ton aux spectateurs. Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient de se rebeller et de vouloir entendre, les automates crieraient: " Au feu ! ", ce qui enlèverait la situation dans un meurtrier tohu-bohu d'étouffement et de clameurs réelles. La " pièce " ne s'en relèverait pas.

Quant à la Critique, il n'y a pas à s'en préoccuper. Lorsque l'œuvre dramatique serait écrite par des gens recommandables, par des personnes sérieuses et influentes, par des notabilités conséquentes et de poids, la Critique,--à part quelques purs insociables et dont les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu'en renforcer le vacarme, -- se trouverait toute conquise: elle rivaliserait d'énergie avec l'Appareil-Bottom.

D'ailleurs, les Articles critiques, confectionnés à l'avance sont aussi une dépendance de la Machine: la rédaction en est simplifiée par un triage de tous les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui sont lancés par des employés-Bottom à l'instar du Moulin-à-prières des Chinois, nos précurseurs en toutes choses du Progrès.***

L'Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même manière, la besogne de la Critique: il épargne ainsi bien des sueurs, bien des fautes de grammaire élémentaire, bien des coq-à-l'âne et bien des phrases vides qu'emporte le vent!--Les feuilletonnistes, amateurs du doux farniente pourront traiter avec le Baron à son arrivée. Le secret le plus inviolable est assuré, en cas d'un puéril amour-propre. Il y a prix fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; c'est tant par mot de plus de trois caractères. Quand article est glorieux pour le signataire, la gloire se paye à part.

Comme régularité de lignes, comme œil, comme logique stricte et comme mécanique filiation d'idées, ces articles ont sur les articles faits à la main, la même et incontestable supériorité que, par exemple, les ouvrages d'une machine à coudre ont sur ceux de l'ancienne aiguille.

Il n'y a pas de comparaison! Que sont les forces d'un homme, aujourd'hui, devant celles d'une machine ?

C'est surtout après la chute du drame d'un grand poète que les bienfaisants effets de ces Articles-Bottom seraient appréciables !

Là serait, comme on dit, le coup de grâce!... Comme choix et lessivage des plus décrépites, tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et baveuses platitudes, gloussées au sortir de l'égout natal, ces Articles ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au Public. Ils sont tout prêts ! Ils donnent l'illusion complète.

On croirait, d'une part, lire des articles humains sur les grands hommes suivants,--et, d'autre part, quel fini, dans le vermineux! quelle quintessence d'abjection !

Leur apparition sera, certainement, l'un des grands succès de ce siècle. Le Baron en a soumis quelques spécimens à plusieurs de nos plus spirituels critiques: ils en soupiraient et en laissaient tomber la plume d'admiration ! Cela exsude, à chaque virgule, cette impression de quiétude qui émane, par exemple, de ce mot délicieux que,--tout en s'éventant négligemment de son mouchoir de dentelles,--le marquis de D*** , directeur de la Gazette du Roi, disait à Louis XIV: " Sire, si l'on envoyait un bouillon au grand Corneille qui se meurt ?... "

La chambre générale du Grand-Clavier de la Machine est installée sous l'excavation appelée, au théâtre, le Trou du souffleur. Là se tient le Préposé; lequel doit être un homme sûr, d'une honorabilité éprouvée et ayant l'extérieur digne d'un gardien de passage, par exemple. Il a sous la main les interrupteurs et les commutateurs électriques, les régulateurs, les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz proto et bioxyde d'azote, effluves ammoniacaux et autres, les boutons de ressort des leviers, des bielles et des moufles. Le manomètre marque tant de pression, tant de kilogrammètres d'immortalité. Le compteur additionne et l'Auteur-dramatique paye sa facture, que lui présente quelque jeune beauté, en grand costume de Renommée et entourée d'une gloire de trompettes. Celle-ci remet alors à l'Auteur, en souriant, au nom de la Postérité, et aux lueurs d'un feu de Bengale olive, couleur de l'Espérance, lui remet, disons-nous, à titre d'offrande, un buste ressemblant, garanti, nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré (Système Coignet). Tout cela peut se faire à l'avance ! Avant la représentation ! ! !

Si l'auteur tenait même à ce que sa gloire fût non seulement présente et future, mais fût même passée, le Baron a tout prévu: la Machine peut obtenir des résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz hilarants, habilement distribués dans les cimetières de premier ordre, doivent, chaque soir, faire sourire, de force, les aïeux dans leurs tombeaux.

Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de l'invention, les devis ont été scrupuleusement dressés. Le prix de transformation du Grand-Théâtre, à New York, en salle sérieuse, n'excède pas quinze mille dollars; celui de La Haye, le Baron en répondrait moyennant seize mille krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg seraient aptes moyennant quarante mille roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris, ne sont pas encore fixés, Bottom voulant être sur les lieux pour bien s'en rendre compte.

En somme, on peut affirmer désormais que l'énigme de la Gloire dramatique moderne,--telle que la conçoivent les Gens de simple bon sens--, vient d'être résolue. Elle est, maintenant, À LEUR PORTÉE. Ce Sphinx a trouvé son Œdipe.

 

(5): Mirbeau
 

La Grève des Electeurs                                                                                                                                                                                   

Une chose m'étonne prodigieusement — j'oserai dire qu'elle me stupéfie — c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?

Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l'électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.

     Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s 'obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n'importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire 1'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n'est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

     Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ?

     Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu'ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d'hommes, et Baudry d'Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu'il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans qu'on le soûle ?

     À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu'il ait écrit dessus ?... Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

     Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il voie, au travers d'un mirage, fleurir et s'épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c'est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

     Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

     Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu'il est obligé de se dépouiller de l'un, et de donner l'autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.  

        Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

     Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l'homme à ton rêve, car là où est l'homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te donnera pas et qu'il n'est pas d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t'imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds ; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

     Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.

     Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.

(Le Figaro, 28 novembre 1888) 

 

(4): Artaud

LETTRE AUX RECTEURS DES UNIVERSITÉS        

Monsieur le Recteur,

Dans la citerne étroite que vous appelez «Pensée», les rayons spirituels pourrissent comme de la paille.
Assez de jeux de langue, d’artifices de syntaxe, de jongleries de formules, il y a à trouver maintenant la grande Loi du Cœur, la Loi qui ne soit pas une loi, une prison, mais un guide pour l’Esprit perdu dans son propre labyrinthe. Plus loin que ce que la science pourra jamais toucher, là où les faisceaux de la raison se brisent contre les nuages, ce labyrinthe existe, point central où convergent toutes les forces de l’être, les ultimes nervures de l’Esprit. Dans ce dédale de murailles mouvantes et toujours déplacées, hors de toutes les formes connues de pensée, notre Esprit se meut, épiant les mouvements les plus secrets et spontanés, ceux qui ont un caractère de révélation, cet air venu d’ailleurs, tombé du ciel.

Mais la race des prophètes s’est éteinte. L’Europe se cristallise, se momifie lentement sous les bandelettes de ses frontières, de ses usines, de ses bureaux, de ses universités. L’Esprit gelé craque entre les ais minéraux qui se resserrent sur lui. La faute en est à votre système moisi, à votre logique du 2 et 2 font 4; la faute en est à vous, Recteurs, pris au filet des syllogismes. Vous fabriquez des ingénieurs, des magistrats, des médecins à qui échappent les vrais mystères du corps, les lois cosmiques de l’être, de faux savants aveugles dans l’outre-terre, des philosophes qui prétendent à reconstruire l’Esprit. Le plus petit acte de création spontanée est un monde plus complexe et plus révélateur qu’une quelconque métaphysique.
Laissez donc, Messieurs, vous n’êtes que des usurpateurs. De quel droit prétendez-vous canaliser l’intelligence, décerner des brevets? Vous ne savez rien de l’Esprit, vous ignorez ses ramifications les plus cachées et les plus essentielles, ces empreintes fossiles si proches des sources de nous-mêmes, ces traces que nous parvenons parfois à relever sur les gisements les plus obscurs de nos cerveaux.
Au nom même de votre logique, nous vous disons: La vie pue, Messieurs. Regardez un instant vos faces, considérez vos produits. À travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d’un monde, Messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins, ce monde, à la tête de l’humanité.

Antonin Artaud (1950)

 

(3): Gombrowicz

Filifor forrado de niño (frag.)
 

    El príncipe de los Sintéticos, reconocidos como los más gloriosos de todos los tiempos, era, sin duda, el Doctor profesor de Sintesiología de la Universidad de Leyden, Sintético Superior Fílifor, originario de las regiones meridionales de Annam. Operaba conforme al espíritu patético de la Síntesis Superior, principalmente por medio de adición + infinidad y en casos súbitos también por medio de multiplicación X infinidad. Era hombre de buena estatura, no poca corpulencia, barba hirsuta y rostro de profeta con anteojos. Mas un fenómeno espiritual de esa magnitud no pudo dejar de suscitar en la naturaleza su contra-fenómeno, de acuerdo con el principio de acción y reacción de Newton y, por tal motivo, pronto nació en Colombo un eminente analítico que obtuvo en la Universidad de Columbia el doctorado y profesorado en Análisis Superior y alcanzó rápidamente los más altos peldaños de la carrera científica. Era hombre hosco, menudo, lisamente afeitado, con rostro de escéptico con anteojos y la única misión interior de perseguir y humillar al eminente Filifor.
   Operaba analíticamente y era su especialidad la descomposición del individuo en partes por medio de cálculos, especialmente por medio de papirotazos. Y así con un papirotazo en la nariz, incitábala a gozar de existencia independiente, moviéndose entonces la nariz espontáneamente de una parte a otra con gran espanto del propietario. Ese arte lo aplicaba con frecuencia en el tranvía, si se sentía aburrido. Accediendo al llamado de su más profunda vocación, lanzóse en persecución de Filifor, y en una villa de España logró obtener el título nobiliario de anti-Filifor, del cual estaba locamente orgulloso. Filifor –habiéndose enterado que aquél lo perseguía– lanzóse también en su persecución y durante largo tiempo ambos sabios persiguiéronse sin resultado, porque el orgullo no le permitía admitir a ninguno de ellos que resultaba no solamente perseguidor sino también perseguido. Por consiguiente, cuando Filifor, por ejemplo, estaba en Bremen, antí-Filifor corría de La Haya a Bremen no queriendo , o quizá no pudiendo , tomar en consideración que Filifor en ese mismo momento y con idéntico fin partía en el tren rápido de Bremen a La Haya. El choque entre los dos sabios impelidos –catástrofe de igual índole que las catástrofes ferroviarias más grandes– prodújose por absoluta casualidad en el local del restaurante de primera clase Bristol Hotel, de Varsovia. Filifor, en compañía de la profesora Filifor, horario de trenes en mano, examinaba con atención las mejores combinaciones, cuando, inmediatamente después de bajar del tren, entró jadeante anti-Filifor llevando del brazo a su analítica compañera de viaje, Flora Gente de Mesina. Nosotros, es decir los que estuvimos presentes, doctores Teófilo Poklewski y Teodoro Roklewski, y yo, dándonos cuenta de la gravedad de la situación, procedimos de inmediato a tomar notas por escrito.
   Anti-Filifor acercóse a la mesita y, en silencio, atacó con la vista al profesor, que se había levantado. Se esforzaron por dominarse espiritualmente: el Analítico presionaba fríamente desde abajo; el Sintético respondía desde arriba, con la mirada llena de resistente dignidad. Al no dar el duelo de las miradas resultados decisivos, los dos enemigos espirituales iniciaron el duelo verbal. El doctor y maestro del Análisis dijo: –¡Ñoquis!–. El Sintesiólogo contestó: –¡Ñoqui!–. Anti-Filifor rugió: –¡Ñoquis, ñoquis, o sea la combinación de harina, huevos y agua!–. Filifor rebatió al momento: –¡Ñoqui, o sea el ser superior del ñoqui, el mismo Noqui supremo!–. Sus ojos lanzaban relámpagos, agitábase su barba, era claro que había obtenido la victoria. El profesor de Análisis Superior retrocedió unos pasos dominado por furia impotente, mas de inmediato acudió a su mente una idea terrible: enfermizo, achacoso en comparación con Filifor, aprestóse a proceder contra su esposa, a quien el viejo y meritorio profesor amaba por encima de todo. He aquí el transcurso sucesivo del incidente, según el protocolo:
   1. La profesora Filifor, muy entrada en carnes, gorda, bastante majestuosa, se hallaba sentada, sin pronunciar palabra, ensimismada.
   2. El profesor doctor anti-Filifor plantóse frente a la señora con su objetivo cerebral y empezó a observarla con una mirada que la desvestía hasta lo más íntimo. La señora Filifor tembló de frío y de verguenza. El doctor profesor Filifor la cubrió en silencio con la manta de viaje y fulminó al insolente con una mirada llena de inmenso desprecio. Sin embargo, mostró al hacerlo signos de inquietud.
   3. Entonces anti-Filifor dijo quedamente:–Oreja, oreja–, y estalló en risa sarcástica. Bajo la influencia de esas palabras la oreja apareció inmediatamente en toda su desnudez y se hizo indecente. Filifor ordenó a su esposa que se cubriera las orejas con el sombrero; esto, sin embargo, no sirvió de mucho porque anti-Filifor murmuró entonces como para sí mismo:–Dos orificios de la nariz–, desnudando así los orificios de la nariz de la venerable profesora de modo a un mismo tiempo impúdico y analítico. La situación se tornó grave ya que no pudo ni hablarse de la ocultación de los orificios.
   4. El profesor de Leyden amenazó con llamar a la policía. La balanza de la victoria comenzó a inclinarse claramente hacia Colombo. El maestro de Análisis dijo con intensa cerebración:–Los dedos de la mano, los cinco dedos–. Por desgracia la robustez de la profesora no era suficiente para ocultar el hecho que, repentinamente, apareció a los reunidos en toda su inaudita vivacidad, es decir el hecho de los cinco dedos de la mano. Los dedos estaban allí, cinco de cada lado. La señora Filifor, totalmente profanada, trató con los restos de sus fuerzas de ponerse los guantes pero ¡cosa absolutamente increíble!, el doctor de Colombo-le hizo al momento el análisis de orina y, riendo desmedida y estruendosamente, exclamó victorioso:–¡H20C4, TPS, un poco de leucocitos y albúmina!–. Se levantaron todos, el doctor profesor anti-Filifor se retiró con su amante que soltó una risa vulgar, mientras que el profesor Filifor, con ayuda de los abajo firmados, llevó sin demora a su esposa al hospital. Firmado: T. Poklewski, T. Roklewski y Antonio Swistak, testigos.
   A la mañana siguiente nos reunimos Roklewski, Poklewski y yo, con el profesor, en derredor del lecho de la enferma, señora Filifor. Su descomposición avanzaba con mucha rapidez. Iniciada por el diente analítico del antiFilifor, la dama, en forma paulatina perdía su contextura. De tiempo en tiempo, gemía sordamente: –Yo pierna, yo oreja, pierna, mi oreja, debo, cabeza, pierna–. como si despidiera las partes de su cuerpo que ya empezaban a moverse autonómicamente. Su personalidad encontrábase en estado de agonía. Nos ensimismamos todos en busca de medios de salvación inmediata. Pero no había tales medios. Previa deliberación, con participación del docente S. Lopatkin, quien a las 7 y 40 llegó por vía aérea de Moscú, reconocimos una vez más la absoluta necesidad de métodos científicos violentísimamente sintéticos. Pero no había tales métodos. Entonces Filifor concentró todas sus facultades mentales, a tal punto, que retrocedimos un paso, y dijo: –iLa bofetada! ¡Solamente una bofetada, y bien recia, es capaz de devolver el honor a mi esposa y sintetizar los elementos dispersos en cierto sentido superior y honorable de palmada! Por lo tanto, ¡manos a la obra!


W. Gombrowicz - "Ferdydurke" (1946). Argos. Buenos Aires

 

(2): Musil

De la bêtise
" Quelqu'un qui entreprend de parler de la bêtise court aujourd'hui le risque de subir quelque avanie : on peut l'accuser de prétention, ou de vouloir troubler le cours de l'évolution historique. J'ai écrit moi-même, il y a quelques années déjà: " Si la bêtise ne ressemblait pas à s'y méprendre au progrès, au talent, à l'espoir et au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. " C'était en 1931; et nul ne s'avisera de contester que le monde, depuis, n'ait vu un certain nombre de progrès et de perfectionnements! Ainsi est-il devenu peu à peu impossible d'ajourner la question : " Qu'est-ce, au juste, que la bêtise? " (...) Nous ne pouvons nous faire quelque idée du pouvoir, énorme autant qu'éhonté, de la bêtise sur nous, en voyant l'aimable conspiration de surprise qui accueille généralement celui qui prétend, alors qu'on lui faisait confiance, évoquer ce monstre par son nom. J'ai commencé par en faire sur moi l'expérience; je n'ai pas tardé à en avoir la confirmation historique le jour où, parti à la recherche de prédécesseurs dans l'étude de la bêtise - dont je n'ai rencontré qu'un petit nombre d'ailleurs, les sages préférant apparemment traiter de la sagesse !-, j'ai reçu d'un érudit de mes amis le texte d'une conférence de 1868 dont l'auteur est Jon. Ed. Erdman, élève de Hegel et professeur à Halle. Cette conférence, intitulée, De la bêtise commence en effet par évoquer les rires qui avaient salué son annonce; et depuis je sais que même un hégélien peut y être exposé, je suis convaincu qu'il y a quelque chose de particulier dans cette attitude de l'homme envers celui qui veut traiter de la bêtise; et la certitude d'avoir ainsi provoqué un pouvoir psychologique puissant et profondément ambigu me remplit de perplexité. Je préfère donc avouer ma faiblesse devant ce problème: c'est que j'ignore ce quelle est. Je n'ai pas découvert de théorie de la bêtise à l'aide de laquelle je pourrais entreprendre de sauver le monde; je n'ai même pas trouvé, à l'intérieur des limites de la réserve scientifique, un seul chercheur qui en ai fait son objet, pas même le témoignage d'une unanimité qui se serait établie tant bien que mal à son sujet dans l'analyse de phénomènes analogues. Peut-être cela tient-il à mon manque d'information; mais il est plus probable que la question : "Qu'est-ce que la bêtise? " est aussi peu naturelle à la pensée moderne que la question : "Qu'est-ce que le beau, ou le bien, ou l'electricité? "
" De la bêtise ", conférence de Vienne, 11 mars 1937

 

(1): Stirner

            A minha causa é a causa de nada.
            Há tanta coisa a querer ser a minha causa! A começar pela boa causa, depois a causa de Deus, a causa da humanidade, da verdade, da liberdade, do humanitarismo, da justiça; para além disso, a causa do meu povo, do meu príncipe, da minha pátria, e finalmente até a causa do espírito e milhares de outras. A única coisa que não está prevista é que a minha causa seja a causa de mim mesmo! "Que vergonha, a deste egoísmo que só pensa em si!"
            Vejamos então como se comportam com a sua causa aqueles para cuja causa se espera que nós trabalhemos, nos sacrifiquemos e nos entusiasmemos.
            Vós, que sabeis dizer tanta coisa profunda sobre Deus e durante milénios haveis "sondado os enigmas da divindade" e lhes perscrutastes o âmago, vós sabereis decerto dizer-nos como é que o próprio Deus trata a "causa de Deus", que nós estamos destinados a servir.. E de facto vós não fazeis mistério nenhum do modo como o Senhor se comporta. Qual é então a sua causa? Terá ele, como de nós se espera, feito de uma causa estranha, da causa da verdade e do amor, a sua própria causa? A vós, este mal-entendido causa-vos indignação, e pretendeis ensinar-nos que a causa de Deus é sem dúvida a causa da verdade e do amor, mas que não se pode dizer que esta causa lhe seja estranha, já que Deus é, ele mesmo, a verdade e o amor;  a vós, indigna-vos a suposição de que Deus possa, como nós, pobres vermes, apoiar uma causa estranha como se sua fosse. "Como poderia Deus assumir a causa da verdade se ele próprio não fose a verdade?" Ele só se preocupa com a sua causa, mas como é tudo em tudo, também tudo é a sua causa! Nós, porém, não somos tudo em tudo, e a nossa é bem pequena e desprezível: é por isso que temos de "servir uma causa superior". Do exposto fica claro que Deus só se preocupa com o que é seu, só se ocupa de si mesmo, só pensa em si e só se vê a si — e ai de tudo aquilo que não caia nas suas graças! Ele não serve nenhuma instância superior e só a si se satisfaz. A sua causa é uma causa... puramente egoísta.
            E que se passa com a humanidade, cuja causa nos dizem que devemos assumir como nossa? Será a sua causa a de um outro, e serve a humanidade uma causa superior? Não, a humanidade só olha para si própria, a humanidade só quer incentivar o progresso da humanidade, a humanidade tem em si mesma a sua causa. Para que ela se desenvolva, os povos e os indivíduos têm de sofrer por sua causa, e depois de terem realizado aquilo de que a humanidade precisa, ela, por gratidão, atira-os para a estrumeira da história. Não será a causa da humanidade uma causa... puramente egoísta?
            Nem preciso de demonstrar a todos aqueles que nos querem impingir a sua causa que o que os move são apenas eles mesmos, e não nós, o seu bem-estar e não o nosso. Olhem só para o resto do lote. Será que a verdade, a liberdade, o humanitarismo, a justiça desejam outra coisa que não seja o vosso entusiasmo para os servir?Por isso todos se sentem nas suas sete quintas quando zelosamente lhes são prestadas honras. Veja-se o que se passa com o povo, protegido por dedicados patriotas. Os patriotas tombam em sangrentos combates, ou lutando contra a fome e a miséria. E acham que o povo quer saber disso? O povo "floresce" com o estrume dos seus cadáveres! Os indivíduos morreram "pela grande causa do povo", o povo despede-se deles com umas palavras de agradecimento e... tira daí proveito. É o que se chama um egoísmo rentável.
            Mas vejam só aquele sultão que tão dedicadamente se ocupa dos "seus". Não será isto o altruísmo em estado puro, não se sacrifica ele hora a hora pelos seus? Exactamente, pelos "seus". Tenta tu mostrar-te uma vez, não como seu, mas como teu, e vais parar às masmorras por teres fugido ao seu egoísmo. A causa do sultão não é outra senão ele próprio: ele é para si tudo em tudo, é único e não tolera ninguém que ouse não ser um dos "seus".
            E todos estes brilhantes exemplos não chegam para vos convencer de que o egoísta leva sempre a melhor? Por mim, extraio daqui uma lição: em vez de continuar a servir com altruísmo aqueles grandes egoístas, sou eu próprio o egoísta.
            Nada é a causa de Deus e da humanidade, nada a não ser eles próprios. Do mesmo modo, Eu sou a minha causa, eu que, como Deus, sou o nada de tudo o resto, eu que sou o meu tudo, eu que sou o único.
            Se Deus e a humanidade, como vós assegurais, têm em si mesmos substância suficiente para serem, em si, tudo em tudo, então eu sinto que a mim me faltará muito menos, e que não terei de me lamentar pela minha "vacuidade". O nada que eu sou não o é no sentido da vacuidade, mas antes o nada criador, o nada a partir do qual eu próprio, como criador, tudo crio.
            Por isso: nada de causas que não sejam única e exclusivamente a minha causa! Vocês dirão que a minha causa deveria, então, ao menos ser a "boa causa". Qual bom, qual mau! Eu próprio sou a minha causa, e eu não sou nem bom nem mau. Nem uma nem outra coisa fazem para mim qualquer sentido.
            O divino é a causa de Deus, o humano a causa "do homem". A minha causa não é nem o divino nem o humano, não é o verdadeiro, o bom, o justo, o livre, etc., mas exclusivamente o que é meu. E esta não é uma causa universal, mas sim... única, tal como eu.
            Para mim, nada está acima de mim!

Max Stirner: O Único e a sua Propriedade (1845)
(trad. João Barrento)

 


 
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